Société

 BENIN/ PRESSE: Joël Tchogbé fait des propositions pour une presse plus rayonnante

Sociologue des médias et journaliste politique, Joël Tchogbé s’est fondu d’une tribune d’analyse dans laquelle il a systématisé la presse béninoise, son fonctionnement et ses défis. Sa trame de raisonnement repose sur la sociologie critique. L’homme des sciences sociales pose le diagnostic et fait une plaidoirie pour une presse de développement. Lire ci-dessous la tribune de Joël Tchogbé.

Tribune Sociologique/ Spécial 3 mai

L’ALTÉRATION DES FONCTIONS DE LA PRESSE BÉNINOISE ET SON RÔLE EN SOCIÉTÉ

Par: Joël TCHOGBE, Sociologue des Médias, Journaliste Politique
6è Meilleur Plaideur au Concours National de Plaidoirie Défends Ta Démocratie, 2019
tchomael@gmail.com

Cette tribune est une réponse à l’appel du devoir de conscience. Il ne s’agit pas de m’auréoler d’une quelconque gloire personnelle mais plutôt de contribuer à élever le niveau de conscience collective en ce jour où la liberté de la presse est célébrée de par le monde entier. Je suis juste guidé par la montée d’adrénaline de servir. Pour cette 26ème édition, le thème choisi par les Nations Unies est : Rôle des médias dans les élections et la démocratie. Le thème de ce 3 mai 2019 est évocateur dans un contexte où les peuples du monde et surtout d’Afrique perdent la foi aux processus électoraux et aux systèmes politiques. La tradition démocratique consacrée sur le continent depuis les années 1990 est en souffrance, ses principes sont dévoyés et la lueur d’espoir des populations s’estompe. Dans un tel contexte, les médias, outils de communication et d’influence, doivent prendre le temps de la réflexion sur leur rôle. Ils se doivent de s’interroger sur leur part de responsabilité, les défis et des solutions. Ils doivent surtout faire l’état des lieux en lien avec la Déclaration de Windhoek proclamée en 1991 et qui prescrit la promotion de médias indépendants et pluralistes, d’une presse libre pour le développement et la préservation de la démocratie. Ces questions seront débattues au sommet d’Addis-Abeba initié par les Nations Unies, l’Unesco, l’Union Africaine et bien d’autres organisations du 1er au 3 mai 2019.

J’ouvrirai volontiers ici une fenêtre d’analyse sur cette corporation d’abord, en tant que praticien du métier et ensuite systématiser la corporation sous l’angle d’une sociologie des médias rapportée au contexte béninois. Cette dernière approche nous astreint à l’évaluation des médias, son apport qualitatif dans la consolidation des liens sociaux, la dynamisation de différents paliers de la réalité avec au fronton « l’effet médias » sur la sphère politique et économique. J’ai surtout voulu faire un focus réflexif sur les médias en tant que force et puissance de « construction » et de « destruction », sur le rôle de ses acteurs et ses points de jonction-choc avec les pouvoirs politiques et économiques. Dans le contexte béninois, ces points de jonction doivent être considérés comme des carrefours où la presse subit un effet d’altération de fonction. Elle succombe aux charmes de ces forces extérieures comme dans les relations humaines au point de « perdre la face » selon la formule d’Erwin Goffman. Mais la presse béninoise, c’est aussi un maillon qui reflète l’image de ses acteurs, car il est illusoire de s’attaquer à la fumée en délaissant délibérément le foyer qui la produit. Une série de question s’impose. Quel devrait être le rôle de la presse dans la société béninoise ? Quelles devraient être les passerelles entre les pouvoirs politiques/économiques et la presse dans notre pays le Bénin ? Quel devrait être son fil directeur dans le processus démocratique et l’Etat de droit en construction ? A quoi devrait s’en tenir les acteurs des médias dans l’exercice de leur fonction ? Enfin, quel regard le citoyen consommateur des produits de presse porte-t-il aujourd’hui sur les acteurs des médias ? A chacune de ces escales de questionnements d’une part, chacun devrait pouvoir s’adonner à une introspection (pour nous professionnels des médias) et scruter en son for intérieur sa conscience professionnelle et d’autre part, les pouvoirs publics devront en tirer les leçons subséquentes.

Les médias, outils de dynamique sociopolitique et du développement

Depuis le XIXè siècle, il existe une interaction et un flux de rapports entre la société et les mass médias. Qu’il s’agisse des médias autonomes, (livre, journaux, disques,…) – les médias de diffusion (radio, télévision,…), – les médias de communication (téléphone, internet,…), les mass médias ont été toujours un espace dans lequel, l’on vend la vision du monde, des opinions et traite des problèmes sociaux. C’est aussi un espace d’imposition et d’influence par le « viol de la foule » utilisé par une ou des catégories d’acteurs. Dès lors, les médias deviennent un espace public, un lieu d’échange, de dialogue, de partage, d’éveil, de persuasion et de concurrence idéologique. Chacun y vient avec sa personnalité, son identité, son éducation. Des pôles d’intérêts politiques et socioéconomiques aussi gravitent à la périphérie des médias à défaut de s’y installer. D’ailleurs, Karl Marx, dans sa théorie critique des médias soutient que la presse est une création « des bourgeois pour les bourgeois », une manière pour ces derniers de légitimer leur pouvoir notamment d’un point de vue économique. Les médias peuvent être perçus comme un instrument au cœur de la lutte des classes (Prolétaires- Bourgeois) et donc, un facteur de mobilisation sociale. A partir de ce moment, les médias sont une fenêtre ouverte sur la société dans ses différents compartiments.

Quid du Bénin ?

Depuis la fin du monolithisme politique dans les Etats africains dont le Bénin dans les années 1990, le pluralisme médiatique a pris corps avec la démonopolisation des ondes. L’Etat gendarme et acteur absolu dans la production et la diffusion d’informations destinées au public a opté pour la libéralisation des activités de presse. Près de trois décennies après la chute du régime du Parti de la Révolution Populaire du Bénin (PRPB) et l’amorce du processus démocratique, des organes de presse privée ont vu le jour à côté des organes du service public. Sur une courbe flottante en termes de qualité (ressources humaines et matérielles), les médias au Bénin se sont révélés ces dernières années incontournables dans la vie de l’Etat. Des associations d’acteurs de la presse comme l’Observatoire de Déontologie et de l’Ethique dans les Médias (ODEM) créé depuis 1999, le Conseil National du Patronat de la presse et de l’Audiovisuel (CNPA-Bénin) créé depuis 2004, l’Union des Professionnels des Médias du Bénin (UPMB), recommandation des états généraux de la presse béninoise tenus en 2002,… veillent depuis lors à l’encadrement de la profession. La pluralité de presse est un signal qui a été envoyé par le constituant primaire à travers un certain nombre de dispositions constitutionnelles et légales. La loi N° 90-32 du 11 décembre1990 portant Constitution de la République du Bénin en ses articles 8, 24 et 142 consacre le droit à l’information et le principe de la liberté ; celle-ci est protéger par la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC). La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples de 1981 à laquelle le Bénin est partie stipule en son article 9 que : 1-Toute personne a droit à l’information. 2-Toute personne a le droit d’exprimer et de diffuser ses opinions dans le cadre des lois et règlements. Au-delà de ce corpus juridique qui élève au rang de norme la liberté et l’activité de presse, le Bénin s’est doté en 2015 de la Loi n° 2015-07 portant code de l’information et de la communication en République du Bénin. Ce code qui dépénalise les délits de presse et consacre l’accès aux sources d’information a introduit au plan légal, une souplesse dans l’exercice de la profession de journaliste et par extension des activités des médias.

Facteurs d’altération des fonctions de la presse au Bénin

Si dans le principe, la liberté de la presse est maintenue notamment dans les différentes lois, il n’en demeure pas moins vrai que dans la pratique, elle est fébrile. Les médias sont désincarnés dans l’essence même de leur fonctionnement, fragilisés sur la raison de leur existence, téléguidés comme des drones par des groupes d’intérêts, affaiblis par le profil de ses acteurs et se trouvent au cœur de récriminations variées dans les rangs des consommateurs. Ce n’est pas abject, le raisonnement qui fonde ces récriminations. Il est l’expression d’un reflux d’angoisses, de non satisfaction des attentes et d’une fragmentation des relations médias-populations. Le médium qui n’est plus au service de l’intérêt général, qui ne préserve plus une « neutralité axiologique » au sens de Max Weber et qui est transformé en une agence de relais systématique d’aspiration d’un groupe de lobby sur tel ou tel autre sujet ne peut être que lapidé sur le marché de la consommation. Car en réalité, il n’existe pas de médias sans un marché de consommation et sans un audimat (lecteurs, auditeurs, téléspectateurs…). C’est d’abord pour eux et par eux que les médias existent ; car dans une relative mesure, une presse n’est libre que lorsqu’elle est financée par ses consommateurs. Mais sur l’oscillogramme des facteurs contribuant à ce que j’appelle ici, « une altération des fonctions  de la presse béninoise », le dévoiement de la mission de la HAAC, sa politisation à outrance, la forte influence de l’Exécutif, la collusion/connivence entretenue à dessein entre professionnels des médias et les acteurs politiques, la vulnérabilité économique des entreprises de presse, le besoin de subsistance de la plupart des employés dans les entreprises de presse compte tenu du non-respect de la convention collective applicable au personnel de la presse en République du Bénin.

Que reste-t-il aujourd’hui de la presse béninoise ?

Quelle en est la qualité et sa contribution au progrès démocratique du pays ? A quoi sert la centaine de quotidiens, hebdomadaires, bimensuels, périodiques, les radios et télévisions qui paraissent et émettent sur le territoire national ? Si dans le lot, une infirme partie fait l’effort de ne pas s’écarter des rails professionnels, il est tout aussi vrai que les chocs internes (liés aux acteurs eux-mêmes) et les chocs externes (HAAC, pouvoirs politiques etc) ont précipité dans le précipice la presse béninoise. Comment pouvons-nous espérer jouir d’une presse de qualité si, ce qui devrait être élevé au rang de péché, de tabous et d’interdit dans la profession est admis, toléré et ceux qui franchissent l’infranchissable et profanent le sacré sont présentés comme symboles de réussite ? La presse vit au gré des régimes successifs, des contrats gouvernementaux et des financements occultes. Elle vit dans la compromission avec certaines forces de l’ombre ; ses acteurs acceptent l’aliénation et ceux qui font l’option de s’en tenir au respect des dispositions des articles 26 (Indépendance du journaliste), article 27 (Clause de conscience) et article 30 (Intégrité morale) du code Loi n° 2015-07 portant code de l’information et de la communication en République du Bénin sont traités avec mépris. Ils font l’objet de railleries diverses et considérés comme les plus idiots tant leur train de vie parait si simple. Pendant ce temps, la HAAC, instance de régulation, de veille au respect de la déontologie en matière d’information est presque inactive. Malgré les efforts des organes d’auto régulation (s’ils ne sont pas eux-mêmes infestés par l’ivraie), la saignée continue. La HAAC, ces dernières années, s’est plutôt écartée de sa mission. Elle a l’air d’une instance de répression au lieu d’un outil de protection et de régulation comme voulu par la lettre et l’esprit de la Constitution. Les organes de presse ayant une ligne éditoriale critique sont brouillés, suspendus ou fermés avec des contentieux judiciaires en cours. On se rappelle la décision N° 18-034/HAAC du 26 juillet 2018 portant interdiction de parution du journal « La Nouvelle Tribune », les déboires de Sikka Tv, de la brouille de la fréquence de Soleil fm etc. Cette combinaison de faits a plombé l’image d’une presse béninoise libre. La descente aux enfers a été consacrée ces dernières années selon les différents rapports de Reporters Sans Frontière (RSF) : 75è en 2014, 78è en 2015, 78è en 2017, 84è en 2018 et 96è en 2019. Sommes-nous fiers de l’image que reflète aujourd’hui la presse béninoise ? Sommes-nous fiers que notre pays soit classé parmi les pays où le bâillonnement de la presse est la norme, où les harcèlements et poursuites judiciaires contre les journalistes soient sur une courbe ascendante, où les organes de presse sont confondus à des agences de communications qui flânent au gré des intérêts de quelques groupes d’individus assoiffés d’étendre leur hégémonie? Chacun en allant puiser dans le charme discret de sa plus fine intelligence trouvera les réponses à ces interrogations. C’est sur cette triste réalité contre laquelle, tous, nous devons nous indigner, que je fais la lumière espérant qu’on s’y penchera afin de freiner l’altération des fonctions de la presse.

Une réappropriation de trois fonctions de la presse…

Un pouvoir n’a de sens que quand ses dépositaires l’exercent. Il ne produit d’impacts significatifs que quand il est assumé et surtout lorsque ses acteurs en sont jaloux dans un espace institutionnel de collaboration avec d’autres forces. Baptisée conventionnellement ‘’IVè pouvoir’’, la presse doit être véritablement un espace où se mesure avec justesse, l’état d’âme des populations, les problèmes qui sont propres à chacune de ses composantes, les mérites et déviances d’un pouvoir politique, les défis de développement, etc. Prise sous cet angle, la presse doit être le miroir et le cliché conforme de ce qui est : Cela s’appelle un devoir de vérité. Une presse prise en otage par les pratiques corruptibles desservira la société qu’elle est sensée servir. Il faut donc, que la presse béninoise travaille à élaguer d’elle, cette idée développée par de grands philosophes marxistes comme Antonio Gramsci ou Louis Althusser, qui considèrent les médias comme un danger, dans la mesure où ils sont essentiellement des outils de domination politique permettant à la classe sociale au pouvoir d’obtenir l’adhésion et le consentement des masses pour perpétuer sa domination. D’ailleurs dans son ouvrage De la Démocratie en Amérique (Tome1;1835), Tocqueville identifie les trois rôles de la presse : i) critiquer le pouvoir, ii) éduquer les foules  et iii) créer du lien social. Cette trilogie suppose que la presse apparait comme un remède aux dysfonctionnements sociétaux. Elle doit être perçue comme un outil de promotion d’une conscience politique tournée vers le bien-être général, de promotion des valeurs de solidarité, d’entraide et d’acceptation de la différence. La presse se positionne ainsi comme un maillon clé dans le processus de transformation des habitants en citoyens dans un Etat. C’est ce rôle que doit s’évertuer à jouer notre presse. Pour ce faire, elle doit s’affranchir de l’hypnose des forces de l’ombre ; elle doit être dépoussiérée des champions dans la perversion des bonnes mœurs ; la corruption systémique et ordinaire doit y être combattue, la convention collective doit être scrupuleusement appliquée pour offrir de meilleures conditions sociales aux journalistes ; elle doit jouir véritablement de la protection de la HAAC  et enfin, elle doit se définir un modèle de financement efficace qui la rend moins dépendante de l’aide de l’Etat à la presse déjà prévue au Chapitre V (Section I et II) de la loi n° 2015-07 portant code de l’information et de la communication en République du Bénin. Et quand nous aurons réussi tout ça, nous pourrions tous dire avec fierté, que la presse béninoise assure pleinement trois fonctions essentielles : i) Une fonction de plateforme d’inter-connectivité en donnant la parole à toutes les couches de la société ; ii) Une fonction de connaissance et d’élévation de conscience qui appelle une participation citoyenne et une exigence populaire ; et iii) Une fonction de vigie vis-à-vis des différents pouvoirs de manière à les maintenir chacun dans son couloir.

Bonne fête du 03 mai à toutes et à tous !

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